TWENTY MAGAZINE

Mehdi Masud, culte malgré lui

On a beau nous dire qu’en France plus personne ne veut écrire ou lire de nouvelles, Mehdi Masud, lui, vient de rééditer son recueil, « Poussière d’étincelles et verres fumés », paru en 2015. Twenty l’a rencontré pour lui soutirer quelques tips.

07/07/2018

Mehdi Masud fait partie de ces écrivains que l’on est heureux de connaître, avec lesquels il fait bon zoner, discuter, dispensant malgré lui des leçons de vie et d’écriture, presque par capillarité. Ainsi, quand j’ai appris que son recueil de nouvelles, « Poussière d’étincelles et verres fumés » allait être réédité, j’ai sauté sur l’occasion. Une manière de faire partager son flow et sa verve (dense mais laconique), à nos chers lecteurs.

Mehdi Masud

 Mais d’abord, avec quels mots évoquer ce recueil ? L’écriture est précipitée, brusque, poignante. On débarque dans la tête de personnages en crue, qui enragent, imprégnés d’un sentimentalisme déglingué. « Mes personnages, c’est des pourritures au cœur pur », commente d’ailleurs Mehdi. Mais des personnages qui peuvent parler à tous, en lutte contre un monde qu’ils rejettent. Des nouveaux misfits, des déphasés. « Je touche tous les lectorats, du mec de cité à l’agrégé de philo. Chacun y trouve ce qu’il veut. Moi, je n’impose rien ». Une portée universelle, mais des personnages inspirés par lui, par ses innombrables aventures « Mes personnages, c’est moi. Ça me permet de me fantasmer. J’aime bien prendre des officiers de la marine ou des commandants d’armée. J’aime bien les gens qui ont un surplu d’autorité, ça m’amuse beaucoup. Et puis, dans certaines nouvelles, comme celle où je raconte mon expérience en tant que standardiste chez SOS Enfance Maltraitée, tout est vrai, il n’y a rien d’inventé ». Les texte est donc imprégné de ce qu’il est, de l’idée de ce qu’il pourrait être, où sait également s’effacer. « Quand j’écris, mon nom, ma couleur, n’ont aucune incidence sur le texte. La couleur de l’écrivain, c’est le translucide ».

Quant au fil conducteur, s’il en fallait un, au delà des personnages, il se trouve également dans le rythme, le souffle qui irise les textes« Ces nouvelles, c’est freestyle complet. Le seul fil conducteur c’est l’énergie. Il n’y a pas vraiment de construction, c’est instinctif ». Une musicalité innée donc, qu’il accompagne parfois, au moment de l’écriture de rap hard core, de jazz ou de classique. « J’adore Rachmaninov, Jim Morrison, Les Sages Poètes de la Rue et David Lee Roth. Quand j’écris, j’écoute du rap hard core, le Wu Tang et Johnny Hodges, un jazzman des années 30, qui a fait un album commun avec Duke Ellington. Le rythme, je l’ai déjà dans la tête, mais la musique m’insuffle une énergie ». Un flow, un rythme, qui peut d’ailleurs donner l’impression d’une écriture subite, instantanée« Je travaille énormément sur le rythme, donc je peux donner l’impression que c’est spontané, mais je reviens beaucoup mes textes. Je suis comme un couvreur du Périgord. Je fais toute la structure du bâtiment et ensuite je repasse une couche d’endui et de verni, pour que ça brille au soleil. Faut que la littérature soit jolie et musicale, au delà du fait que ce soit profond ». Ce qui n’empêche cependant pas les fulgurances. « La dernière nouvelle du recueil parle de ma fille. Je l’ai écrit en trente minutes, en pleine nuit, d’un jet, comme si j’étais devenu un instrument possédé par le divin. Ça ne m’est arrivé que deux fois dans ma vie ». C’est sans doute pour cela qu’il n’a pas souhaité retoucher ses nouvelles, pour en conserver la pureté. Non, la seule chose qui a bougée, c’est la dédicace, faite à son ex femme. « Pour la réédition, j’ai dédié le livre à ma fille. Au lieu de lui laisser mon frigo ou ma télé, je vais pouvoir lui laisser ce recueil ».

Cette réédition, c’était un peu une surprise pour lui, en dépit des nombreuses réclamations et demandes reçues, de la part de lecteurs frustrés. Il faut dire que le livre n’était trouvable que sur Amazone, pour la coquette somme de 79€, de quoi lui conférer un statut quasi culte, comme si le vendeur considérait l’ouvrage comme une pièce de collection. « Mon éditeur a reçu pas mal de demandes, pour que cette réédition ait lieu, par courriers et par mails. Moi, de mon côté, j’en ai eu aussi, depuis 2015, notamment de la part d’un professeur qui travaille au Lycée Français de New York. Il avait le vœu de se procurer le bouquin. Là, il m’a dit qu’il allait acheter dix exemplaires ». En tous cas, c’est bien la preuve que les nouvelles ne sont pas un sous-genre de la littérature et qu’elles peuvent encore attirer un lectorat, et qui sait, peut-être même rapporter de l’argent. « Les nouvelles, c’est l’avenir, même si les libraires et les éditeurs disent le contraire. Quand t’es auteur, c’est un format déconseillé. Pourtant, la réédition de ce livre prouve bien que c’est faux ». Un problème avant tout français, dans la mesure où ce genre est bien plus populaire dans les pays Anglo Saxon« Les écrivains américains ont une brutalité que j’admire. Ils ont une modernité, une spontanéité que les français n’ont pas. Avec les nouvelles, tu dois aller droit au but, tu dois mettre une grosse droite dès la première ligne. Le problème avec les français, c’est qu’ils ont encore leurs gants de velours, alors qu’on a besoin d’un poing américain pour mettre les choses au clair dès le départ ».


Lui les gants de velours, ce n’est pas son truc. Il préfère s’armer. 
« L’écriture est mon arme. Je suis en guerre contre la perversité humaine, une œuvre grandiose et sans limites. C’est comme si j’étais à Crimée, à 5h du matin, avec un gun et une liasse de billets. Ça craint, mais il y a de l’espoir ». Une arme, certes, pour se défendre, pour se prévenir des agressions de la vie, mais également un outil pour construire, réparer ce qui a été détruit. « L’écriture est là pour rassembler tout ce qui a été détruit, pendant l’enfance, par l’éduction. Elle vient d’un manque affectif » »Réparer et renaître. « A chaque texte, je renais. D’ailleurs, c’est peut-être aussi pour ça que j’écris des nouvelles. Pour renaitre encore plus de fois. Beaucoup de mes personnages naissent et meurent en l’espace d’une nouvelle ». Une résurrection, permise avant tout par un travail opéré sur la mémoire et le passé. Medhi s’improvise fossoyeur de la langue, des images, ou peut-être chercheur d’or. « J’écris avec ma pelle. Je creuse partout jusqu’à ce que je vois un truc étinceler, une lueur, et je creuse encore la terre. Ce n’est pas du tout spontané, comme exercice, mais je suis obligé de le faire ».

Pourquoi obligé ? Parce qu’il n’a pas choisi d’écrire, c’est plutôt l’écriture qui l’a choisi, qui s’est emparée de lui, sans qu’il n’y puisse rien faire. « Je ne sais rien faire d’autre. Pleins de gens fantasment le statut d’artiste, mais pour moi, être artiste, c’est une malédiction. J’aurais préféré être tradeur ou chasseur de canard ». Il a d’ailleurs cherché à embrasser d’autres professions, à jouer les gars « normaux », mais sans succès. « J’ai voulu mener une vie normale, avoir un CDI et des congés payées. J’ai eu pleins de jobs super avantageux, mais je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour ça. Je suis désocialisé de nature ». Non, il suit un autre chemin, « the road less travelled by » (la route la moins empruntée), pour reprendre l’expression du poète américain Robert Frost.

Un chemin accidenté, sillonné dans un état de transe salvateur« Dans l’écriture je recherche la transe. L’écriture c’est la transe. C’est quand tu te retrouves en accord parfait avec toi-même. Tu es en paix. Tu te reconnais ». Et dont il envisage une issue plutôt déconcertante, d’ailleurs. « Mon objectif, c’est d’obtenir le prix Femina et de me suicider après. C’est le prix des femmes, donc de l’infini. Et les plus grands se tirent toujours une balle à la fin, donc je le ferai ». Une fin que je ne lui souhaiterais personnellement pas, même si la punchline a de quoi faire sourire, par son aspect transgressif. Un aspect d’ailleurs qui semble être le propre de la littérature, pour Mehdi. « L’écriture, c’est ce qu’il y a de plus transgressif. Personne ne te contrôle. Et puis, tu es suspendu dans le temps. C’est la discipline artistique dans laquelle tu ne peux pas tricher. On le voit tout de suite. Tricher, pour un écrivain, c’est transmettre des émotions qui ne t’appartiennent pas. »

Yves Adrien par Denis Rouvre

Tricher, lui, d’ailleurs, ce n’est pas vraiment son truc. Les émotions sont bien de lui, en tous cas, elles sont sincères. Une sincérité acerbe, souvent drôle, qu’il puise aussi chez les auteurs qui l’inspirent, comme Cioran« Cioran, c’est le plus minimaliste des écrivains. C’est un poète du néant. Mais malgré sa noirceur, c’est un mec hyper marrant. Avec lui, j’ai appris que pour ne pas sombrer dans le néant, il faut de l’humour ». Un auteur qui lui a d’ailleurs fait dire qu’il ne pourrait pas tomber amoureux d’une femme qui ne l’aurait jamais lu (avis aux éventuelles intéressées). Mehdi évoque également l’un de ses autres modèles, Yves Adrien l’homme qui lui a donné l’envie d’écrire. « C’est un génie. C’est un des plus grandes critiques de la terre. Il a fait découvrir Iggy Pop aux Français. Je l’ai rencontré quand je bossais chez Technikart. Il n’écrivait qu’à la plume, et j’étais chargé de retaper ses textes. Parfois, il me demandait mon avis sur des tournures de phrases, et c’était très formateur. Quand je le voyais arriver, avec son chapeau haut de forme et son foulard en soie, qu’il était de mauvaise humeur et qu’il envoyait tout le monde balader, je ne pouvais m’empêcher de me dire qu’il était l’essence même de l’écrivain. Il était complètement libre. Ce qu’il écrivait, c’était entre 2001 Odyssée de l’Espace et le Wu Tang et Daft Punk. Il avait cette phrase, très juste : « La musique est comme une chemise de soie qui vous tombe du ciel à même la peau » que j’aime beaucoup ». Sans doute lui a-t-il donné le goût de la tournure, acerbe et précieuse à la fois.

Enfin, pour finir sur quelques paroles de sagesses, Mehdi a aussi un message à faire passer aux jeunes écrivains qui aimeraient se lancer dans l’écriture de nouvelles, dans l’écriture tout court. « Il faut baiser avec des meufs pourries. Il faut que ton désir soit comme le lierre, qui enlace celle que tu convoites en secret. Il faut créer le manque pour écrire. Sinon, ne prenez jamais de cocaïne, parce que quand tu prends de la coke, tu te prends pour le roi du monde et tu oublis que pour être écrivain, il faut d’abord se rappeler que tu n’es qu’un homoncule en marge de l’humanité. Et puis bonne chance pour la relecture en pleine descente. Faut écouter de la bonne musique aussi. Céline et Henry Miller, ils disent parfois n’importe quoi, mais leur flot est impeccable ». Des conseils dont nous lui sommes gré, et qui, je n’en doute pas, sauront inspirer nos lecteurs.

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

Carmen Bramly
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