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interview paru dans « LITZIC« 

Mars 2019. Propos recueillis par Patrick Béguimel.
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David Laurençon est directeur des éditions Sans Crispation et collabore, depuis peu, avec Conspiration éditions pour sa collection « Littérature contemporaine ». Il organise le 09 mars, à 20h, une séance Live avec le comédien Damien Paisant, au café Le Dauphin (Paris, 75018). Y seront lu des passages du roman de Philippe Sarr, Les Chairs utopiques. C’est pour nous l’occasion de lui proposer une interview pour revenir en détail sur ce qu’est un éditeur, en quoi consiste son travail et quelles sont les difficultés qu’il rencontre au quotidien.

Bonjour David. Tout d’abord, comment vas-tu ?
Bien. J’espère seulement que tu ne vas pas me demander pourquoi avoir choisi « Sans crispation », comme nom de la maison.

Comme tu peux t’en douter, vu ta réponse, tu as piqué ma curiosité au vif. Alors, pourquoi sans crispation ? au risque d’en créer une légère, crispation, avec cette question.
Je travaillais pour un collectif d’artistes. Nous organisions des soirées dites « événementielles », avec projection de films, concerts de rock, expos de peinture. C’était très cool, jusqu’à ce que ça prenne une certaine importance, que les artistes aient des exigences farfelues. Le climat est devenu franchement tendu, crispant.
Un beau jour, je ne sais plus pourquoi ni comment, nous avons publié un premier livre, un recueil comprenant des textes de Michel Karpinski, qui avait publié un roman chez Gallimard, et deux nouvelles de Thierry Girandon. Il fallait un titre à ce livre, j’ai choisi « Crispation ». Tout ça, ça se passait à Lyon. Quand je suis venu vivre à Paris, que j’ai transféré le siège social de la maison à Paris et décidé de ne faire que de l’édition de livres, j’en ai profité pour changer le nom en : Sans Crispation. Il n’y avait plus la moindre tension.

Peux-tu te présenter rapidement, expliquer ton parcours t’ayant mené à la création des Éditions Sans crispation ?
J’ai fait des études de Lettres, jusqu’au Master et un mémoire sur le Marquis de Sade que j’ai oublié de présenter. C’est à l’université que j’ai rencontré Thierry Girandon. Thierry est un ami de longue date et le meilleur écrivain que j’ai jamais rencontré. J’ai eu envie de l’éditer exclusivement, suite au recueil que j’ai évoqué. Mais je n’avais aucune vision franche du métier d’éditeur. En 2014, j’ai enfin publié son « Amuse-Bec ». Avant ça, il y avait eu quelques publications d’autres auteurs, mais il manquait ce je-ne-sais-quoi qui fait que l’on a pas vraiment envie de se battre. Je ne me considérais pas comme éditeur, plutôt comme… Je ne sais pas. Un factotum dans l’impression de bouquins. Mais avec « Amuse-bec », le travail est devenu vraiment chouette. Des libraires ont fait du bon travail, qui sont tombés – presque – par hasard sur ce livre. Quand on n’a ni distributeur, ni diffuseur, avoir un ou deux libraires avec soi ça n’est pas rien. J’ai commencé à prendre mon rôle avec plus d’application, et toujours sans crispation : tant que je ne m’enthousiasmerais pas sur un texte, comme ça avait été le cas pour les nouvelles de Thierry, je préférais ne rien éditer du tout, et rester tranquille. Aussi n’ai-je rien fait pendant plusieurs mois. Jusqu’à la découverte de Mehdi Masud.

Justement, qu’a déclenché Mehdi Masud en toi pour te donner envie de te battre pour lui ? Est-ce lui qui t’a démarché ou bien est-ce une rencontre fortuite qui a lancé ce processus, cette envie, d’éditer à nouveau un auteur ?
Ma compagne avait lu ses nouvelles je ne sais plus où. Sur un blog, je crois. Comme à ce moment je me morfondais, elle m’a dit : « tu devrais lire ça ». En général, je n’écoute jamais au grand jamais les femmes quand il s’agit de littérature. Mais l’amour fait parfois faire des choses pas croyables. Alors j’ai lu ce blog, et j’ai lu Mehdi Masud :de très courtes nouvelles, et j’en suis resté sur le cul. Je l’ai contacté aussitôt pour lui proposer un contrat d’édition.

En quoi consiste le travail d’un éditeur ?
Celui d’un éditeur de la taille de Sans crispation, en tout cas : lire des manuscrits, être patient. Quand enfin l’on tombe sur un texte que l’on trouve très, très bon : contacter l’auteur et lui proposer un contrat. Être très clair avec lui sur ce qu’il va se passer, ce qu’il peur se passer, ce qu’il peut ne pas se passer. Si tout est ok, voir avec lui, éventuellement, une ou deux suggestions, modifications ou corrections. Faire la mise en page, puis la pagination. Réaliser une couverture, ce qui est bougrement technique. Contacter des imprimeurs. Discuter avec des libraires, mine de rien, pour avoir une idée sur le « potentiel ». Estimer avec l’imprimeur un tirage. Payer le tirage. Recevoir le stock. Communiquer, et vendre.
Pendant tout ce temps, continuer de lire des manuscrits, et lire des livres, des classiques ou des nouveautés… Lire, et écouter. Je pense que j’ai oublié des choses, ça me reviendra.

Quelle est ta ligne éditoriale ?
« Faite-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le mieux, suivant votre tempérament. » C’est une phrase tirée du texte « Le Roman », de Maupassant. C’est la préface de « Pierre et Jean ». Un bien joli livre. Une bien jolie préface.

Quels sont tes critères de sélection pour choisir d’éditer un livre ?Plutôt que des critères, ce sont des signes, des manifestations verbales et physiques spontanées, que le manuscrit m’inspire : « Ah, la vache, Ah, le salaupiot, il m’a eu ! » J’allume une cigarette, je vais faire un tour, je suis tout guilleret : car je viens de lire une bonne histoire, bien racontée. C’est le plus important. Évidemment, si vous avez une histoire intéressante à raconter mais que vous écrivez comme un pied, ce n’est même pas la peine d’y penser. Je suppose que tu as déjà entendu dire, à quelqu’un qui venait d’en sortir une bonne à propos d’on-ne-sait-quoi : « Oh, tu devrais écrire un livre, il t’arrive tellement de choses pas croyables ! ». Mouais… Sauf que souvent il vaut mieux une histoire croyable dite avec un style superbe et intelligible, qui rende la chose intéressante, et justement pas banale

Tu as intégré depuis peu la structure « Conspiration éditions », dirigée par Théodore Lillo. Pourquoi avoir fait ce choix de travailler pour une autre maison d’édition ? Quels en sont les avantages/inconvénients ?
Il n’y a pas d’inconvénient. Je suis heureux de rejoindre cette maison jeune, pleine de projets, qui part sur des bases solides avec un directeur qui sait là où il veut aller, avec un distributeur, un diffuseur. Mon travail sera différent de celui que j’ai chez Sans crispation, et tout cela me botte terriblement. Si un manuscrit m’emballe mais que quelque chose me chiffonne, je dois penser à ce que, peut-être, Lillo y verra la possibilité d’un bon bouquin. Je vais devoir lire et voir en double, pour ainsi dire.

Comment parviens-tu à faire le tri parmi tous les manuscrits que tu reçois ? D’ailleurs, combien en reçois-tu par mois/semaines ?
Je ne reçois plus de manuscrits pour Sans crispation éditions. Enfin, quelques-uns, mais je les lis en pensant à une édition possible chez Conspiration, où il est encore difficile de quantifier la fréquence et le nombre de manuscrits reçus. Nous demandons des manuscrits, j’insiste, parce que l’on reçoit encore un peu de tout : des manuscrits en effet, mais aussi des « projets », des idées, des concepts…

Quelle est la ligne éditoriale de conspiration ? Quels sont les ouvrages qui retiendront ton attention dans cette nouvelle maison? Devras-tu également en gérer les aspects commerciaux ?
Non, je ne m’occuperai pas des aspects commerciaux, et c’est un grand soulagement… même si les relations et les contacts avec la presse, qui feront partie de mon boulot, sont évidemment importants, et qu’ils participent à plein au bon fonctionnement économique d’une maison. Les manuscrits qui me plairont vraiment, je suppose que ce sont les mêmes que ceux attendus chez Sans crispation. Mais il y a autre chose : nous pouvons publier tous les genres – poésie, théâtre, essais – Lillo ne souhaitant pas se cantonner aux romans et nouvelles ; tout type de textes d’auteurs contemporains – iconoclastes, est-il écrit quelque part dans la présentation de la maison mais ça, ça ne veut pas dire grand-chose, selon moi ; des œuvres qui nous apparaissent imparables, dans leur fond et dans leur forme. Je dis « nous », bien sûr, car si je suis le premier lecteur, c’est Lillo qui décidera in fine.

Quelles sont les difficultés rencontrées par un « petit » éditeur ?Sans crispation a manqué d’argent, ce qui a parfois rendu les choses difficiles. Le manque d’argent empêche d’avoir des amis. Or, c’est bien d’avoir des amis. Pas tout le temps, mais parfois, c’est bien. Pour faire la fête, par exemple. Sortir un livre, c’est une fête, et c’est devoir monter le son à son volume maximum.
C’est un peu comme entrer dans un bar avec un billet de 5 en poche. Tu bois ton demi de bière et tu t’en vas ? Pour que l’on t’invite dans la danse, il faut susciter l’intérêt d’une façon ou d’une autre. Le talent littéraire de l’auteur ne suffit pas, bien sûr, et on peut dire que ce talent reste inutile, s’il n’est pas partagé. C’est comme un enfant mort-né. Ce qui est triste. Alors, ce sont des simagrées, des singeries, des clowneries à n’en plus finir, avec les libraires, sur les réseaux sociaux, avec la presse… Susciter la curiosité d’une façon honnête, sans montrer sa zézette aux nombreux vicelards que l’on peut croiser en chemin, voilà la difficulté. Dieu me regarde.

Au fait, un livre, ça coûte cher à fabriquer ?
Non, pas vraiment. Ou alors : tout est toujours trop cher. La question qui se pose ensuite, c’est de savoir si le prix du livre en librairie est, lui, cher ou pas cher. Tout ça ne veut pas dire grand-chose. Le libraire qui a lancé « Amuse-Bec », par exemple, m’a demandé comment je faisais pour m’en sortir – le bouquin coûte 12 euros – je lui ai répondu que ça allait. Que ça n’était pas folichon, mais que ça allait. En réalité, je n’avais toujours pas gagné le moindre centime, je commençais même à me demander si je n’allais pas en perdre, mais je voulais qu’il défende Amuse-bec pour sa qualité littéraire, uniquement pour sa qualité littéraire, pas pour des choses du genre : « achetez le livre pour soutenir les petits éditeurs indépendants qui font de la peine ». J’exècre cet argument. Que ce soit Girandon, Masud ou Sarr : je les ai publiés parce que j’estime qu’ils doivent être lus. J’ai une formation littéraire classique, je m’intéresse à la littérature, celle qui ouvre les grands espaces mentaux. Je ne m’intéresse pas vraiment à l’arithmétique.

Existe-t-il une concurrence féroce ou plutôt une sorte de fraternité entre éditeurs ?
Ni l’une, ni l’autre, je crois. Je me suis longtemps intéressé à ce que les autres éditeurs faisaient, et puis j’ai réalisé que tout le monde s’en foutait, alors j’ai laissé tombé parce que ça me prenait trop de temps et que ça ne menait strictement à rien. Mieux vaut oublier la concurrence.

Tu évoquais les termes de diffuseur et de distributeur. Peux-tu nous éclairer sur la différence qui existe entre ces deux termes, car elle nous paraît un peu nébuleuse ?
Grosso modo, le diffuseur est un commercial qui démarche les librairies et autres points de vente. Le distributeur… fait la distribution dans les points de vente. C’est tellement simple que, avant de rejoindre Conspiration Éditions et d’entrer dans le vif du sujet, je me disais qu’il devait y avoir un secret d’initiés incroyablement complexes mais non : le diffuseur diffuse l’info selon laquelle tel livre existe, le distributeur se charge de l’approvisionnement.

Que penses-tu du choix que font certains auteurs en ayant recours à l’auto-édition ? Cela dessert-il la profession ou au contraire lui permet peut-être de gagner en crédibilité ?
L’auto-édition, ça va. Ce qui est bizarre, ce sont les structures prestataires qui pondent des bouquins à tout-va. Ceci dit, si les auteurs sont contents, ça les regarde. La question de la crédibilité ramène à celle de la communication, de l’information, de l’illusion sociale. Rien à voir avec la littérature.

Aujourd’hui, dans quelle situation se trouvent les Éditions Sans crispation ?
Le « Live au Dauphin », eh bien, peut-être que ce sera notre chant du Cygne. Nous verrons.

Ce live sera l’occasion d’une lecture du livre de Philippe Sarr que nous connaissons bien chez Litzic. Qu’est-ce qui t’a plu dans son roman (hormis son indéniable qualité d’écriture)
« Les Chairs utopiques », c’est avant tout un vrai dépaysement ; il y a la construction de ce roman : d’une originalité périlleuse. L’auteur doit être très bon, pour de pas se casser la figure. Philippe Sarr s’est amusé à faire re-vivre des personnages célèbres, artistes et écrivains, selon sa propre fantaisie et selon le principe de l’exofiction. On appelle ça comme ça. Ces personnages sont aussi des prétextes pour raconter une histoire plus personnelle, je suppose. Je ne peux que supposer, et c’est ce qui m’a paru troublant et extrêmement intéressant dans ce roman : je me suis rendu compte que d’autres lectures étaient rendues possibles par l’étrangeté même de sa structure. Il n’y a aucun inconvénient à voir dans ce roman, un roman d’amour, par exemple. Ou un polar. C’est un roman nouveau et efficace qui, d’emblée, prie le lecteur de bien vouloir choisir ce qu’il a envie d’y trouver. Du coup, l’apparente complexité de la structure devient un enchantement. On aura beau expliquer et décortiquer une partition musicale, tout le monde peut écouter de la grande musique. C’est l’enchantement qui compte.

Tu parles de chant du cygne pour les éditions sans crispation. Quand t’es tu aperçu de la non-viabilité du projet ?Non-viabilité ? Ce n’est pas un joli mot. Bon, je me suis rendu compte de la gageure – ce n’est pas un très joli mot non plus – tout de suite. Dès le départ. Je ne suis pas un homme d’affaires. À chaque parution d’un livre, je me suis toujours demandé si ça n’allait pas être le dernier.

Depuis quand existe Sans crispation ?
8 ans. 10 bouquins ont été édités. 3 restent au catalogue.

Si le live au Dauphin s’avère être le chant du Cygne de Sans Crispation, est-ce que cela signifie qu’il s’agit d’un échec ?
Non, bien sûr que non. Une fin, c’est une fin, ici celle d’une aventure éditoriale, littéraire et humaine. Le cygne chante une dernière fois, de la plus belle des manières, avant de mourir. Cela ne signifie pas que sa vie fut un échec… Thierry Girandon a déjà signé chez un plus gros éditeur et il reste mon meilleur ami. Philippe Sarr et Mehdi Masud signeront eux aussi ailleurs : plus de lecteurs et une reconnaissance qui se confirmera, je t’en fais le pari.

Qu’en retires-tu personnellement, en dehors de la fierté d’avoir édité des auteurs qui valaient vraiment le coup ?
C’est déjà une grande satisfaction personnelle, de se dire qu’on a l’oeil. Est-ce que c’est prétentieux ? Peut-être, mais c’est comme ça.

Que peut-on te souhaiter pour ce live au Dauphin ? Puis pour Sans crispation  ? Et enfin pour Conspiration ?
Le Live au Dauphin, c’est un « Live » : une rencontre directe et vivante avec le lecteur, futur-lecteur, spectateur et public. Il faut que celui-ci soit nombreux. Si les livres se vendent bien ce soir-là, ce sera parfait. On verra bien. De toute façon, j’en suis encore à pouvoir m’étonner de tout : un succès m’étonne, une défaite m’étonne. Je réfléchirai à la suite de Sans crispation après le 9 mars. Faire des plans sur la comète, je n’y arrive pas.
Pour Conspiration éditions, les choses s’annoncent sous les meilleurs auspices, pas d’inquiétude.

Question piège : pourquoi ne pas avoir publié ton mémoire sur Sade au sein de Sans crispation ?
J’y ai pensé. Mais en l’état, ça n’aurait pas intéressé grand monde. C’était un travail universitaire, avec des notes et des références et tout le tintouin. J’avais quand même entrepris une réécriture, pour raconter une histoire plutôt que procéder à une démonstration. Et puis je suis passé à autre chose. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, ce mémoire… Je pense que mon vieil ami Michael Louvad, dit Michael « Magic » Louvard, dit « Gérard ! », en a gardé un exemplaire photocopié et relié. Mais ça fait un bail que je ne l’ai pas vu, Michael « Magic ». Je l’ai « cherché » sur internet, il reste introuvable. Aux dernières nouvelles, il était marié avec une Anglaise et vivait aux États-Unis. Ces dernières nouvelles datent de 1998. Ce n’est pas  « mon Sade », que je veux retrouver, mais mon ami « Magic ». « Magic » était un gars de la banlieue. Il jouait au tennis en brodequins et gagnait ses matches contre les petits bourgeois en Lacoste et Nike qui avaient des courts privés pour s’entraîner tous les jours de la semaine. Lui, il tapait la balle dans la cour de son immeuble. C’était chouette, de le voir gagner. Après, il s’est un peu empâté… La trentaine, pour un sportif, c’est un tournant. Michael « Magic » a trouvé un job d’éditeur de logiciel informatique dans le sud-est de la France. On se téléphonait encore souvent, et puis il m’a annoncé cette terrible nouvelle : « je vais me marier ». Nous ne nous sommes revus qu’une fois en dix ans. C’était à Rouen, où je travaillais comme plongeur sur une péniche de tourisme fluvial – je lavais la vaisselle, je ne plongeais pas .avec masque et tuba au fond de la Seine – lui avait su me retrouver, je ne sais pas comment puisque je n’étais pas dans le bottin… Nous avons discuté de plein de choses, mais pas une seconde je n’ai pensé à lui demander s’il avait conservé une copie de mon mémoire universitaire, j’avais déjà et depuis longtemps cessé de me prendre pour un éminent petit dix-huitièmiste orgueilleux. En revanche, quand Michael « Magic » m’a parlé d’une nouvelle maison qu’il voulait acheter dans le Luberon… Tu dors ?

Eh non, je ne dors pas, cette interview n’en laisse pas l’occasion. Une ultime question pour la route, afin de clore cette interview. Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ? Un public de folie au Dauphin le 9 mars bien sûr, mais quoi d’autre ?
Bonne chance et bonne santé. Il faut bien ça, en ces temps où même avant de traverser une route à sens unique, il faut regarder des deux côtés.

interviews david laurençon. Interview

DANS « MOTS A CREDITS« 

Propos recueillis par Guillaume Desmurs.
Entretien à lire in situ > motsacredit.com/interview-david-laurencon

Qu’est-ce qui t’as pris de vouloir monter une maison d’édition ? C’est un combat perdu d’avance, non ? 
Crispation éditions, c’est la suite de Mélanges/crispation, un collectif associatif qui faisait un peu de tout, de la musique, du film, de la vidéo, de la peinture… qui mélangeait les arts et les genres et se produisait en soirées. C’était underground, au sens initial du terme. J’écrivais des synopsis approximatifs pour les courts-métrages que nous réalisions.  J’avais aussi quelques textes, chantés-parlés sur la musique. J’ai tapé tout ça au propre. Ça m’a occupé jusqu’à ce que je rencontre un gars qui avait publié un roman chez un gros, et qui m’a refilé ses notes, extraits refusés et lettres à des éditeurs [Michel Karpinski, Gallimard]. Et que je retrouve par hasard un vieux copain, qui dans mon souvenir écrivait de chouettes nouvelles, sombres mais drôles [Thierry Girandon]. Bon, avec eux j’ai édité un premier recueil collectif, que j’ai appelé sans me casser la tête : Crispation.
L’idée de transformer un manuscrit en livre m’a botté. Nous avons sorti un autre recueil collectif, Oh, Cool. Le lectorat, comme tu peux l’imaginer, est resté ultra-confidentiel. Ensuite, j’ai pris les choses différemment, peut-être plus au sérieux. Plus de recueil collectif, mais de vrais bouquins et un travail précis avec l’auteur. Quelqu’un, je ne sais plus qui, m’a demandé de faire une étude de marché et un business-plan pour créer une vraie maison d’édition.  Seigneur… Une « étude de marché », c’est le genre de chose qui répond abruptement à ta question : « combat perdu d’avance », en effet. Pour pouvoir travailler sans tension inutile, j’ai gardé la structure d’origine de Mélanges/crispation. Mêmes statuts. Thierry Girandon a été notre premier écrivain unique.

Tu as un autre métier ? Un « vrai »  ?
Hmmm… Un métier qui me nourrisse ? Pas vraiment. Mon CV est un vrai mic-mac. Je n’ai pas de vrai métier, mais il faut bien faire bouillir la marmite.

D’où vient le mot crispation ?
Je crois que c’est pour évoquer la tension inhérente à l’acte de création. Quelque chose comme ça…

Quel est ton regard sur l’édition aujourd’hui ? La petite comme la grande ?
Beaucoup de gens s’intéressent au texte écrit et à sa diffusion, quel que soit son mode, et ça je suppose que c’est super-fantastique. Mais je crois que ce serait beaucoup mieux, s’il y avait moins d’imposteurs et de gueulards. Certaines petites maisons font un travail très intéressant, mais la plupart ne servent tout simplement à rien : toutes ces entités aux lignes éditoriales interchangeables. Elles ont dans l’idée que les grands groupes d’édition publient de la daube commerciale, et qu’ils sont là pour sauver la littérature. Rien de moins, et sans rire, avec des étendards un tantinet prétentieux qui annoncent une « littérature nouvelle », « hors des sentiers battus », « exigeante », « vraie-crue-directe », et qu’est-ce qu’on lit en fin de compte, trop souvent ? La médiocrité et la vulgarité voulant se faire passer pour le nec plus ultra de la littérature contemporaine. Cet aspect de la petite édition discrédite l’ensemble. Il faut avoir quelque chose de solide et qui ait de la gueule à proposer, pour pouvoir reprocher décemment aux grandes maisons d’édition leur prétendu monopole, et de faire de l’argent, quand bien même c’est avec de la soupe ; pour les accuser de manquer de curiosité, de ne pas prendre assez de risques, de ne pas diversifier sa production, de copiner, de magouiller, etc, etc.
Mon regard est celui d’un type qui aime et qui recherche des histoires qui soient agréables à lire. L’édition est un business, qui peut évidemment tourner à la mascarade. Si l’on songe à ce qu’un livre est une œuvre de l’esprit, on peut s’attendre à tout quant à son contenu et, de là, à son exploitation.
Je ne tiens pas à me faire parasiter le cerveau. Je ne suis pas en recherche frénétique d’un nouvel auteur, car il semble que je n’en ai pas fini avec Mehdi Masud. Poussière d’étincelles & Verres fumés est encore demandé, ça me chagrine que le stock soit épuisé. Ah, et puis l’autre auteur d’actualité chez Crispation, Thierry Girandon, a depuis Amuse-bec signé deux ouvrages ailleurs, chez un éditeur plus solide financièrement [Utopia éditions]. C’est une très bonne chose, ce qui me permet de dire, tant que j’y suis, à quoi sert Crispation éditions – car j’ai balayé devant ma porte avant de balancer mon avis et mes critiques.
Rien ne m’oblige à sortir des bouquins sans arrêt. Je publie très, très peu. Mais quand je le fais, j’entends à ce que ce soit classe, efficace. Thierry Girandon, Mehdi Masud méritent de signer chez les plus grands. D’ailleurs, tu as vu juste avec ton excellent article sur les nouvelles de Mehdi. À l’occasion je te filerai un amuse-bec, eh eh, d’accord ?
Alors voilà, le rôle de Crispation : travailler avec de vrais auteurs qui n’avaient jamais publié avant et provoquer une réaction, pas un feu de paille à deux francs six sous, qu’ils ne lâchent rien et qu’ils réussissent, c’est-à-dire qu’ils soient lus par un plus grand nombre. J’ai bien conscience que Crispation éditions ne leur donne pas une visibilité idéale, et je n’ai rien contre le fait de les voir un jour me payer un bol chez Drouant.

Le livre va-t-il mourir ? Si non, comment va-t-il survivre ?
Le système tel qu’il est, et la machine numérique ont sonné le glas du sublime en littérature. Mais le livre, lui, ne va certainement pas mourir.

-Quels sont tes auteurs préférés ? Morts, vivants ?
Le dix-huitième siècle français me fascine. Côté moderne, Kerouac est probablement mon auteur préféré. J’aime bien Houellebecq. Et j’ai toujours beaucoup écouté Bob Dylan. Absolument.

Une phrase que tu as lue récemment et qui t’a marqué/touché ?
Du flambant neuf, à vrai dire rien de spécial… Mais j’ai lu il y a peu Les Souterrains, et cet incipit qui me tue : « Autrefois j’étais jeune et j’avais drôlement plus de facilités et j’étais capable de parler de n’importe quoi avec une intelligence nerveuse et avec clarté et avec beaucoup moins de préliminaires que ceci… »