Amuse-Bec, Thierry Girandon

"L'obsession de l'éclairage artificielle", par Daniel Fattore.
  in Fattorius, 20 octobre 2014.


« Après un premier roman intitulé « Les Faux cils et le marteau », dont il a été question par ici, l’écrivain stéphanois Thierry Girandon régale son lectorat avec un recueil de nouvelles. On retrouve dans « Amuse-Bec » le sens de l’image et de la poésie qui caractérisent « Les Faux cils et le marteau », de même qu’une approche sociale attentive aux petites gens, aux anonymes, aux personnes en difficulté ou en panne dans leur vie. Et si ces personnages sont dessinés de façon rapide, brièveté du genre de la nouvelle oblige, force est de constater que ceux-ci sonnent toujours juste.

Quelques constantes traversent « Amuse-Bec », la plus frappante étant la peinture des vicissitudes du corps. Celui-ci est volontiers malmené, et à ce titre, la nouvelle « Adieu », un brin étrange et kafkaïenne, s’avère exemplaire puisqu’elle met en scène un enfant qui se dématérialise peu à peu sous les yeux de ses parents impuissants. L’auteur va jusqu’à éclater les corps, d’une manière volontiers brute de décoffrage, à l’instar de la peinture d’une décollation impromptue dans « La Marotte », ou à les montrer de près, sans reculer devant la nudité.
Autre constante, stylistique celle-ci: l’auteur a le souci constant de recréer la voix qui convient à la situation et aux personnages, et de construire un rythme pertinent, entre autres à travers des dialogues crédibles. Les phrases de l’auteur sont souvent brutes de décoffrage, crues; elles n’excluent cependant pas une tendresse indéniable, par exemple dans le portrait de la vieille dame du « Dernier sou ». Un brin surréaliste, l’ambiance de « Bleu » a quant à elle quelque chose de la bluette cruelle.
Il parvient aussi à trouver les bonnes images, avec une prédilection pour les écrans, qui peuvent servir de paravents ou de boucliers. Nouvelle onirique s’il en est, « Le Rêve de l’autre » oscille entre le fantasme d’un somptueux moment de sensualité avec Hélène et le quotidien difficile du personnage principal, un clochard. L’onirisme est encore accentué par la localisation erratique: certes, on se trouve au bord d’un fleuve, mais est-ce le Rhône, le Prout, la Seine…? Enfin, l’auteur se livre à un beau moment de poésie autour des déchets, qui deviennent de belles choses avec un peu d’imagination.
L’obsession de l’éclairage artificiel est présente dès la première nouvelle du recueil, « Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent », qui se passe dans un bar – et dans ses environs, ce qui permet à l’auteur d’éclabousser son récit au moyen des lumières crues des vitrines. Cette obsession est aussi le signe le plus voyant d’une attention constante aux décors, toujours soignés dans le recueil, dans l’optique de créer des ambiances.
Attention à des personnages contemporains anonymes, musique des mots: les constantes d’ »Amuse-bec » en font un recueil de nouvelles cohérent, parfois sombre, parfois lumineux – que ce soit grâce à l’éclairage au néon ou à la lumière d’une poésie de tous les instants ».


21 avril 2017 - Article paru dans "kulturopat"
Par Justin Hurle http://www.kulturopat.org/

“Amuse-Bec, l’ouvrage phare des Éditions Crispation regroupe une douzaine de nouvelles, toutes empreintes d’un style sombre, presque morbide, duquel s’échappent d’étonnantes envolées poétiques et réjouissantes dont seul un esprit aiguisé est capable de produire après avoir distingué du réel, ces instants fugaces qui font que nous poursuivons coûte que coûte vers l’absurdité la plus totale tant nous sommes irresponsables, pour ne pas dire assez cons.

Quoi de plus normal donc, que de persister dans l’évidente médiocratie quand se révèlent ici et là les petits plaisirs de chaque jour ? Si des fois nous décidions de stopper la confiscation systématique des richesses par une soit-disant élite, jamais nous ne mettrions le doigt sur des instants de bonheur. Quoi ? Que l’homme soit comblé… impensable. Qu’on le comble de Coca ! Il est fait pour ça.

M’est avis que Thierry Girandon a écrit Amuse-Bec dans cet état d’esprit.
Pour preuve, dans Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent, le premier texte du recueil, des mots comme alcool, sarcophage, fumée, enfumée, excitation, ivresse, sperme, liqueur, liquoreux, laideur, chiottes, sexes, chiens, truffes, chairs, rideau de fer… un champ lexical qui donnerait envie au lecteur de se lancer dans le toilettage canin.
Quant au second, – Marotte – « Il n’avait plus de ventre (…) de fesses », cuisses, couteaux, exciter, branler, fripée, viol, slip, jouet… ils plongent le lecteur dans un questionnement sincère pour, au final, découvrir que « Raoul jutait de travers ». Un sourire se dessine, timide. Puis se multiplie à mesure que la lecture avance. Le rêve de l’autre, soutirera bien plus au lecteur. « Arrache ma culotte avec les dents qui te restent ! » dit-elle à la cloche très proche d’une éjaculation féroce. Aussi insiste-t-elle : « Roger, (…) j’ai toujours rêvé d’un gueux ! » Jubilatoire.

Et les dialogues, d’une justesse invraisemblable ! « Les chiottes sont sur le palier ? Oui, mais je pisse dans le lavabo. Oui mais pour les gros besoins ? Au fond du couloir. Quel soulagement, dit-elle »… Direct, concret, droit au but comme dirait l’autre.
L’autre justement, tantôt absent, telle Nora dont la paupière se lève pour un oui ou pour un si ; tantôt emmerdeur comme l’autre cloche qui tire Roger de son rêve ou, plus loin, ce flic qui l’empêche d’en finir. Mais aussi l’autre, le partenaire d’une danse, toujours dans un bar, parce que c’est plus pratique pour « parler au creux de l’oreille » et, par-là, de conclure vite avant de rentrer chez soi (Cheveu). Ou, à l’inverse, de ne plus rentrer (Salope) parce que Jeanne le croît dans un accident d’auto – enfin libre ! Autant s’autoriser une bonne pipe. Merde, un texto. Il n’est pas mort alors ! Que faire de tout ce foutre au fond de la bouche ?

Outre les comparaisons et les métaphores extravagantes qu’essaime par trop l’auteur – Hélène « apparue penchée sur un chariot à liqueurs qu’elle poussait avec la grâce d’une consommatrice véhiculant son caddie » (Le rêve de l’autre) ; « … ses couilles pendouillaient entre les parenthèses de ses cuisses maigrelettes », (Marotte) – la poésie surgit d’un repli inavouable du réel gravé dans les souvenirs, les bons, celui « des filles désirables qui baillaient sans vergogne et dévoilant (…) des dents blanches et (…) une langue lourde de promesses sensuelles » (Bleu). Un brin de nostalgie aussi, peut-être pour suggérer au lecteur qu’il y a bien autre chose à faire que de réclamer « haut et fort dans des mégaphones des augmentations de salaires pour consommer plus, toujours plus, réduisant le bonheur au pouvoir d’achat, pérennisant la logique du système qui nous opprime ; les poings jadis brandis, ballants ou occupés à s’agripper aux dernières machines encore en activité, c’est qu’il reste tellement d’annuités avant de devenir le propriétaire de quelques mètres carrés, de quelques mètres cubes, au moins avant la retraite ou le cancer » (Le train traverse).
Nul doute qu’il soit là le projet littéraire de Thierry Girandon, dans ces replis d’un quotidien dépourvu de fantaisie, il impulse un questionnement nécessaire : celui d’un sens de la vie un peu trop bordé par l’omniprésence des canaux cathodiques et numériques. Omniprésents dans chacune des nouvelles – au point d’en faire un mur avec, comme mortier, les courants d’air et la misère de Roger et Jean-Luc (Le rêve de l’autre) – l’auteur en fait un parfait outil de contention. D’ailleurs, dès qu’il le supprime, on baisse le rideau de fer (Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent) et les pulsions, enfin libérées, s’expriment : on frappe, on baisse sans faire l’amour, on tranche de la tête, et faut voir comment ! Comme si nous ne savions plus les maîtriser sans une aide cathodique ou un shoot numérique. Serions-nous dépourvus de phares pour traverser les nuits de nos vies ?
Vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants dans Amuse-Bec. À le dire franchement, il n’y a que Pierrot (Adieu). Mais il disparaît un peu plus à chaque minute. Adieu, une allégorie à l’Insupportable, l’Impuissance dans le réel, la Maladie qui s’éternise sans espoir de guérison, la Rupture annoncée. Qu’y a t’il après bordel ?!”

Lire l’article sur le site :
http://kulturopat.org/ctrl/articles/2017.04.21_amuse-bec.php


« Subtile, fine, crue et tendre à la fois, l’écriture de Thierry Girandon donne vie à ces oubliés du théâtre de la vie. L’horreur et le sordide se distillent en miettes poétiques invitant l’absurde à la table des réjouissances et offrant ainsi des moments de tendresse dans cette infinie désolation. »
L’Agenda Stéphanois, 28 mai 2014


« Il faut lire l’AMUSE-BEC par ce que Thierry Girandon est un auteur qui mérite d’être très connu. Je le sais, j’ai lu tous ses écrits. Notre monde de zinzins y est incroyablement bien observé… Des personnages aux habitudes et comportements bien étranges… À se demander non pas pourquoi on devient fou mais pourquoi nous ne le sommes pas tous. »
Marga M.L.


 "Amuse-Bec" - Entre truismes et sublimation de la vie, 
par Ophélie Curado (in Le Journal des Lettres, juin 2016)

Ce recueil de douze nouvelles produit le même effet qu’une poignée de bonbons multicolores qui donnent envie, mais qui une fois avalés, explosent en bouche en un goût écœurant. Où bien à l’inverse, comme une poignée de sucreries à l’apparence dépassées, mais qui révèlent une saveur exquise entre nos joues moites. Quoi qu’il en soit, avec cet Amuse-Bec, il ne faut pas se fier aux apparences. Ce que nous croyons acquis à propos du genre de la nouvelle, – souvent critiqué comme étant la sous-catégorie du roman et qui ne fait pas le bonheur des libraires en tant que vente – , se trouve ébranlé dans ce livre unique d’à peine 130 pages.
Les personnages qui nous sont présentés incarnent à eux seuls nos voisins les plus proches qui laissent traîner leurs poubelles dans leur jardin sur lequel nous avons une désagréable vue lorsque nous nous réunissons en terrasse. Ils sont la femme alcoolique amoureuse de l’alcool autant que du sexe et des hommes. Le couple mal assorti qui reste ensemble malgré tout, parce qu’un petit être qu’on appelle un enfant demeure le fruit de leurs entrailles et le seul lien qu’il leur reste. Ils sont le produit de consommation d’une société grosse comme une machine qui broie à longueur de temps tous ces êtres perdus, disloqués, repoussants.
À travers ces douze petites pépites, nous avons affaire à des êtres qui nous répugnent et dont nous aimerions ne plus jamais entendre parler. Mais il est trop tard. Nous nous rendons compte au fil de notre lecture, qu’ils nous ressemblent, d’une certaine manière, que leur mode de vie n’est pas si éloigné de celui de nos voisins bedonnants ayant un fort penchant pour la bière, où bien pour cette vieille femme perdue, aussi rachitique qu’une prostituée à la peau parcheminée.
Et peut-être même qu’ils sont exactement comme nous. Ingrats dans les repas de famille, violents à pouvoir tuer si l’occasion nous était donnée, échoués sur le caniveau comme un tas de détritus, amoureux de grands espaces, ceux que l’on voit sur les cartes postales et où nous n’irons jamais. Nous ne sommes peut-être pas si différents de ces ventrus fantasmant sur les couvertures de revues pornographiques, de ces femmes fumant cigarette sur cigarette parce que cela « les détend » mais qui ne se rendent même pas compte que leur vie, leur santé et leur compte en banque, partent en fumée.
Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent, parce que les gosses de nos jours, ne jouent plus au flipper dans les bars de la ville, parce qu’à 14 ans, ils savent déjà ce que c’est que le sexe et que les jeux-vidéos, c’est beaucoup mieux, parce-qu’il y a des femmes presque nues dedans.
Marotte, où un homme raciste, parce que de toutes façons, tout le monde est raciste. Un pauvre gosse qui ne sait pas vraiment comment réagir et une petite flaque de sang pour le côté policier.
Le rêve de l’autre, c’est aussi celui de tous les hommes paumés qui ont perdu leur travail et qui se retrouvent à la rue. Le sexe, peut-être plus que la nourriture, redevient l’espace de quelques lignes, l’instinct le plus puissant de l’être humain.
Le dernier sou, comme le dernier espoir. La société de consommation qui nous engloutit et nous jette comme toutes ces denrées périssables. Rien n’est éternel, un jour ou l’autre, il faut bien passer le volant à quelqu’un d’autre. Ou le caddie.
Météo. Une conversation banale autour du temps qu’il fait où bien qu’il fera. L’air de rien, comme ça, on ne fait pas vraiment attention. Et puis un lien qui se créer au milieu du tumulte. Et c’est ça qui est beau.
Adieu. La disparition progressive d’un fils, métaphore d’une maladie qui le dévore, d’une solitude qui le ronge. Les enfants sont souvent pris entre deux feux, un qui souffle le chaud et l’autre le froid. Et ce petit corps tiède ne trouve pas toujours sa place. On fait des enfants parce qu’il faut bien en faire, parce que c’est comme ça que va la nature et les choses. Mais un jour ou l’autre, ils finissent par ne plus être un joint assez solide entre les deux. Cloc !
Cheveu. Une femme rousse, fantasme de bien des hommes qui n’osent se l’avouer. Une flamboyante crinière et tout au bout, une femme. Comme toutes les femmes, elle aime les plaisirs de la chair. Mais elle laisse des traces et ces traces, un jour où l’autre, mènent à la vérité.
Bleu, quelle jolie couleur, le bleu, un bleu positif, un bleu de bonne humeur. Le bleu du ciel, le bleu de la mer. Le bleu du sexe aussi. Le bleu du nirvana, quand on perd ses repères, la notion de réalité et qu’on prend le large, parce que l’on sait que tout au bout, il y a l’amour.
Pandémie. La fin du monde rêvée où bien vécue. Un rat comme seul compagnon, un rat qui parle ! L’esprit ne tient pas toujours en place, et parfois, il déraille. Quelques secousses et c’est reparti. Vous ne serez pas déçu du voyage !
Salope. Un routier et des épaves à bord. Une envie, celle du sexe, au bord des lèvres, au bord du gouffre. Mais ça ne se passe pas toujours comme prévu. Des fois, l’histoire est toute tracée dans notre tête et puis finalement, non. L’histoire d’êtres qui s’égarent, se cherchent, se trouvent et se perdent. Tous les paumés de la ville qui se retrouvent dans un piège à rats où il fait bon vivre. Et le prix de la vengeance dans un bain de sang.
Le train traverse. La suite peut-être, une autre gare. Rien ne se perd, tout se transforme en ce bas-monde. Nos héros maudits n’échappent pas à la règle. Pan ! Et c’est le feu d’artifice !
Pauvre manœuvre. Quand il ne reste plus d’espoir, à quoi bon ? Ce qui est triste, c’est de s’acharner à rester, de croire encore qu’il reste quelque chose à faire dans le coin. Mais le plus beau, ce qui mérite qu’on en chiale, c’est quand nous prenons conscience que la fête est finie, et qu’il est grand temps de quitter la scène. Voilà ce qui est beau, voilà ce qui fait du bien ! Nos héros quittent la scène, ivres de vie, ivres de lassitude. Juste ivres tout court. Et c’est bien pour ça que nous les aimons tant !
Ce recueil met en scène des anti-héros, des héros maudits. Ils reviennent sous différentes formes, ils se transforment, ils changent, mais ils font les mêmes erreurs. Le parcours de ces vies diluées dans de l’alcool et de l’acide, est un parcours du combattant, autant qu’une très belle fresque du monde réel, celui que nous refusons de voir et d’accepter. Nous souffrons autant que les personnages, et nous les haïssons autant que nous les aimons. Ils ne sont pas là pour nous plaire, ils sont là pour nous secouer, nous réveiller et nous bouleverser. L’écriture est ciselée, décalée, d’un humour noir, crue et tellement juste.
Bien après la fermeture de ce recueil, vous vous souviendrez de leur visage défraîchi, de leur voix rauque, de leur corps malingre où bien obèse. De l’éclairage du néon, de ce qui passait à la télé, de la fumée de cigarette sur vos propres rideaux et de la vapeur d’alcool dans le salon. Ils seront toujours là, dans un coin de votre esprit bourgeois, marqués au fer rouge. Crispation éditions ne fait pas les choses à moitié. Car nous nous devons de ne pas vivre à moitié.
Ophélie Curado, « Le Journal des Lettres » – juin 2016.