LITZIC

[ RECUEIL DE NOUVELLES ] THIERRY GIRANDON, Perpète.

Troisième livre de la coédition Sans Crispation+Litzic, Perpète de Thierry Girandon.

Si on nous avait dit un jour que nous participerions, de près, à la réalisation physique d’un livre de Thierry Girandon, nous ne l’aurions pas cru. Et pourtant, tel est le cas puisque nous publions, avec les Éditions Sans Crispation, ce nouveau recueil de nouvelles, Perpète, de l’ami Stéphanois. Et autant le dire tout de suite, sa plume fait encore des merveilles.

L’écriture d’un quotidien trouble.

Vous pourriez aisément nous taxer de favoritisme, qu’il s’agisse de cette chronique pour Perpète comme pour celle des deux autres ouvrages que nous copublions (à savoir Fête la mort ! de Jacques Cauda et Imago de Philippe Sarr), mais cela serait injuste. En effet, nous aimons profondément l’écriture de Thierry Girandon, depuis longtemps. Amuse bec est d’ailleurs le premier livre des Éditions sans crispation que nous avons chroniqué. S’il ne nous avait pas plu, nous aurions zappé depuis longtemps le travail de cet auteur dont la poésie côtoie parfois, souvent, les ténèbres de l’âme de ses personnages.
Perpète n’y fait pas exception. Nous y retrouvons une poésie de l’insignifiant, de ces petites choses que nous ne remarquons plus par le jeu du temps qui lentement les efface. Elle apparaît dans des descriptions précieuses et parfois aussi dans des dialogues presque surréalistes. Mais, tout surréalistes qu’ils soient, ils restent crédibles, un peu à la manière de ces dialogues décousus que nous tenons avec notre moitié, car ne l’écoutant que distraitement puisque nous sommes obnubilés et plus concernés par ce qu’il se passe alentour, ou sur l’écran de notre télévision ou téléphone portable, que par ce qu’elle raconte.
La plume de Thierry Girandon est donc trempée dans l’encrier du quotidien et déroule, en arabesques, pleins et déliés, des histoires d’hommes et de femmes désaxés, ou sur le point de l’être, ou simplement hors-jeu. Ceux-ci dégagent une force peu commune et un irrémédiable sentiment de proximité. Alors nous les aimons autant que nous les détestons.

Toute ressemblance…

Nous les aimons car ils sont lunaires, aériens, évidemment placés dans un décor qui leur sied peu. Petites gens, ils portent sur ce qui les entoure un regard sans étincelles, celui d’une fatalité de laquelle ils ne parviennent à s’extraire que dans les circonvolutions de leurs rêves éteints. Nous les détestons car ils nous ressemblent. Ils ont leurs lacunes, leurs lâchetés, leurs fatalités. Tout cela leur fait courber l’échine et regarder le bitume, ignorant de ce fait un horizon à atteindre.
Ils en ont pris pour perpète, parce que la vie est une peine capitale quand on ne parvient pas à s’extraire de notre condition. Nous sentons des hommes et des femmes subissant celle-ci, passifs jusque dans leurs crimes, comme par déni. Sous ce détachement gronde pourtant un tonnerre de vie. Il suffit simplement de lire entre les lignes ou entre les verres de mauvais vin. Il y a cette envie de liberté emprisonnée, comme la neige de ce bibelot quand nous le retournons, qui ne cesse de battre dans les veines des différents protagonistes. Mais le carcan des obligations, cette incapacité à se transcender marque le joug de ces « hors-cadre ».
Le sentiment qui nous assaille dans ce recueil, c’est qu’il porte terriblement bien son nom. Perpète. Comme une peine. Ou une lamentation. Ou un état d’esprit. Et puis perpète aussi car il nous laisse en bouche ce goût un peu aigre et durable résultant d’une mauvaise gueule de bois. Nous nous sentons envahis par un spleen poisseux, trou noir qui ôte tout espoir mais maintient néanmoins chacun d’entre nous debout.

Un reflet de la société.

C’est vrai, nous pourrions nous lancer dans une extrapolation douteuse sur l’aspect « concret » de ce recueil dont les personnages ressembleraient poétiquement à des gilets jaunes, ceux que nous montraient les chaînes d’infos en continu, c’est-à-dire des gens rêvant d’autre chose mais englués dans des revendications boiteuses et désordonnées. Nous pourrions dire que Perpète est un portrait de cette société qui laisse sur le côté « les inadaptés », tout en sachant que les inadaptés ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.
C’est évident, ces personnages, ces Jean, ces Brigitte, ces Olivier, sont autant d’anonymes recelant une part de magie. En tout cas, l’amour que leur porte l’auteur est bien présent. Parce que aussi détestables certains soient-ils, nous sentons que le seul barrage à leur bonheur réside dans leur incapacité à exprimer leur mal-être, à exprimer leurs envies, à exprimer simplement ce qu’ils ont sur le coeur. Ou peut-être que ce barrage est simplement leur incapacité à vouloir les choses assez fort pour les obtenir.
Quoi qu’il en soit, nous ressortons de la lecture de ce recueil un peu plus cabossé que nous l’étions en l’entamant. Cependant, il nous met un bon petit coup de pied au cul. Il nous somme d’arrêter de nous regarder le nombril et de sortir du bourbier dans lequel s’enlisent nos envies profondes, aussi banales soient-elles. Ainsi, peut-être, un frisson pourra naître en nous. Une fois encore, Thierry Girandon nous dresse un portrait en 11 facettes d’une humanité sur le déclin, mais pas encore totalement) éteinte.
Comme quoi, tout espoir reste encore permis.


MEHDI MASUD Poussière d’étincelles & verres fumés

(Trop) court recueil de nouvelles, Poussière d’étincelles & verres fumés (crispation éditions) de Mehdi Masud ne manque ni de sel, ni de poivre. Le seul reproche que nous pourrions lui faire est sa relative brièveté (96 pages seulement). Pour le reste, nous ne pouvons qu’en dire du bien.
Parce que Mehdi Masud écrit bien, d’une façon assez habile, mélangeant une forme d’humour qui lui est propre, un peu de désinvolture et une bonne dose de poésie, parfois absurde, parfois poignante, pour un ensemble très “pop”.
À travers ses nouvelles, il explore des personnages hauts en couleurs, allant du militaire au chef d’entreprise, en passant par le journaliste. Sans être caricaturaux à l’excès, ils n’en subissent pas moins quelques railleries finement ouvragées par l’auteur des textes.
Toujours cette moquerie sous-jacente, à fleur de ligne, présente dans la plupart des textes, mais également quelques critiques bien senties sur le monde qui est le nôtre. La plume sait se faire acérée, mordante, touchante aussi parfois, toujours avec ce je-ne-sais-quoi d’irrévérence salutaire (et de cynisme).
L’écriture de Poussière d’étincelles & verres fumés est rythmée, alerte, fluide, jouant parfois sur le côté absurde des relations entre les différents protagonistes, surtout dans les dialogues, concis mais percutants. Derrière la protection du livre, Mehdi Masud s’en donne à cœur joie mais laisse exprimer une sensibilité exacerbée par moments, comme par exemple lors d’un dialogue entre un troufion et son commandant.
Le premier, sur le point de mourir demande à son chef de lui parler d’amour. Ce moment, un de nos préférés, nous atteint de plein fouet, notamment parce qu’il survient en plein drame burlesque. Ou l’art de nous prendre à revers, de faire surgir l’émotion à un moment où nous ne nous y attendons pas.
Des moments comme ça, il en existe d’autres dans ce (trop) court recueil qui s’avère semblable à une bouffée d’oxygène. Parce qu’il n’y a là aucun formatage, la plume est libre, agréable, pertinente, et que cela s’avère de plus en plus rare de nos jours.


Chronique livre

THIERRY GIRANDON Amuse-bec

HF Thiéfaine chantait Les Dingues et les paumés, dans leur globalité. Thierry Girandon, dans Amuse-Bec (Crispation éditions) tire le portrait de certains d’entre-eux, portraits sans concessions d’individus perdus dans l’enfer de la vie qui est la leur.

Dans ce recueil de nouvelles, il n’y a guère de place pour l’optimisme. Le tableau est noir, sans appel, comme un black-out surgit au milieu de la nuit. Éclairés à la lueur d’une bougie vacillante sous un courant d’air, les traits de chaque personnage ressurgissent dans toute la dramaturgie de leur existence. Les zones d’ombre y sont profondes, subies le plus souvent, tandis que les zones de lumière perdent de leur concret à chaque souffle.
L’écriture de Thierry Girandon y est précise, agit avec la finesse d’un scalpel. Il décrit avec acuité, avec perspicacité les psychologies de ses antihéros du quotidien, comme s’ils étaient tous un peu lui, ou qu’il était un peu de chacun d’entre eux.

Paumés, oui, assurément, égarés dans la solitude, sociale ou affective, ses personnages le sont. Ils vivent dans un univers banal directement ancré dans une réalité dont les contours restent somme toute sordides (travail débilitant, solitude extrême, pauvreté, manque de vision d’un futur plus radieux…).
Certains sont dingues, enfin un surtout, qui en vient à décapiter son voisin. Un autre, telle La métamorphose de Franz Kafka, voit disparaître son fils, petit à petit, jusqu’au plus rien. deuil. La folie est omniprésente dans cet écrin de quotidien vécu, revécu jusqu’à la lie, jusqu’à la négation de soi.
Il n’y a guère d’éclats de soleil dans Amuse-Bec. S’il devait s’agir d’un amuse-bouche, il servirait surtout à aller nous faire vomir nos conditions humaines au rabais. Pourtant, le verbe sûr, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vies qui pourraient être les nôtres. Deux êtres qui ne se voient plus, qui ne se respectent plus. Une personne ne sachant plus où étaient ensevelis ses rêves. Oublie, pauvreté sentimentale ou sociale, les clochards n’ont ici rien de célestes.
La langue est belle, joliment tournée, encore plus joliment métaphorée. Elle possède en atours séduisants ce que ne possèdent aucun des protagonistes des ces nouvelles courtes, percutantes, déroutantes. Parce que ce paradoxe entre la chaleur de l’écriture de Thierry Girandon rend encore plus sordide la triste banalité (crédible) des histoires qu’il raconte.
Un malaise nous saisit d’autant plus que nous restons pantois devant la précision de son écriture, dans l’inéluctabilité de son rythme. Les choses se passent ainsi, c’est comme ça, il n’y a rien à faire pour s’extirper de la fange qui nous recouvre.
Thierry Girandon raconte des scènes de vie, des fragments d’existences, avec un amour, nous le sentons, pour ces petites gens que nous ne voyons pas vraiment quand nous les croisons. Sinon, comment écrire avec autant de tact ces nouvelles noires, mais si réalistes ? Un recueil pour ne pas oublier que rien n’est gravé dans le marbre, que la chute peut être rude.


L’auteur du mois

PHILIPPE SARR Les chairs utopiques

Situons les choses dans leur contexte, à savoir quelque part entre 1984, le chef-d’œuvre de Georges Orwell (big brother is watching you !, c’est lui) et Matrix des sœurs Wachowski. Vous secouez le tout, créez une architecture sur des fondations Sartres, Césaire, Camus(et autres Brautigan) et vous obtenez Les chairs utopiques de Philippe Sarr.

Le premier roman de Philippe Sarr est une visite libre de la psyché d’un écrivain dont les personnages principaux ne sont autres que les écrivains renommés cités un peu plus haut, auteurs transférés dans des corps connecté à goog… aux Grand Connecteur. Celui-ci influe sur la réalité, la détourne, chamboule de ce fait la théorie du cogito ergo sum, interroge sur les fondements des souvenirs (réels ? Induits ? ) et sur la réalité/nécessité des relations humaines.

Pêle-mêle d’idées liées entre elles par la fulgurance de la plume de Philippe, mais ne répondant à aucune idée de linéarité narrative autre que celle, très personnelle, de son auteur, le bouquin peut en décontenancer plus d’un. Pourtant, si vous acceptez d’être bousculés dans vos certitudes, vous serez rapidement séduit par l’écriture et le concept des chairs utopiques.
Intuitive, foisonnante, documentée (ou donnant fortement l’impression de l’être), l’écriture deP.Sarr s’avère très addictive tant elle dégage des charmes vénéneux. Pas de redite, fluide, elle contraste avec cette forme plus abrupte de narration, ne cède à aucune facilité, ne caresse personne dans le sens du poil et a le mérite de repousser très loin les spectres d’une écriture policée et calibrée « commerce ».
Pour ce qui est de l’histoire, il convient de se laisser aller, de faire tomber les barrières de la pensée unique pour se laisser embrigader dans cette quête du moi, de la liberté de penser par soi-même et ne pas se laisser charmer par les sirènes de goog… du Grand Connecteur. La folie douce qui règne en ces pages est salvatrice et correspond à cette phrase entendue ou lue quelque part, de nous ne savons plus qui, qui dit en substance : je préfère les fous aux gens normaux car les fous ne cachent rien de qui ils sont.
En ce sens, la sincérité ruisselant le long de ces pages n’a d’égale que l’intelligence d’écriture (notamment par le simple fait que l’auteur ne se perde pas lui-même dans les méandres de cette narration expérimentale) en découlant. Un livre qui devrait être mis dans toutes les mains, surtout dans celles qui croient que la littérature doit correspondre à des canons maints et maints fois réitérés, rabâchés, recrachés, de façon plus ou moins heureuse par des profs de français par toujours inspirés.
Nous terminerons par cette analogie, peut-être un peu douteuse de prime abord, mais qui nous tient à cœur. De nombreux musiciens disent de Bob Dylan qu’il leur a permis de s’affranchir de leur difficulté à chanter d’une façon qui leur est propre. En lisant Les chairs utopiques, nous pouvons presque affirmer que ce livre peut-être un déclencheur pour plus d’un : écrivez comme vous le sentez, et non comme vous croyez devoir le faire. C’est encore la meilleure façon de procéder pour toucher les lecteurs.