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MEHDI MASUD Poussière d’étincelles & verres fumés

(Trop) court recueil de nouvelles, Poussière d’étincelles & verres fumés (crispation éditions) de Mehdi Masud ne manque ni de sel, ni de poivre. Le seul reproche que nous pourrions lui faire est sa relative brièveté (96 pages seulement). Pour le reste, nous ne pouvons qu’en dire du bien.
Parce que Mehdi Masud écrit bien, d’une façon assez habile, mélangeant une forme d’humour qui lui est propre, un peu de désinvolture et une bonne dose de poésie, parfois absurde, parfois poignante, pour un ensemble très “pop”.
À travers ses nouvelles, il explore des personnages hauts en couleurs, allant du militaire au chef d’entreprise, en passant par le journaliste. Sans être caricaturaux à l’excès, ils n’en subissent pas moins quelques railleries finement ouvragées par l’auteur des textes.
Toujours cette moquerie sous-jacente, à fleur de ligne, présente dans la plupart des textes, mais également quelques critiques bien senties sur le monde qui est le nôtre. La plume sait se faire acérée, mordante, touchante aussi parfois, toujours avec ce je-ne-sais-quoi d’irrévérence salutaire (et de cynisme).
L’écriture de Poussière d’étincelles & verres fumés est rythmée, alerte, fluide, jouant parfois sur le côté absurde des relations entre les différents protagonistes, surtout dans les dialogues, concis mais percutants. Derrière la protection du livre, Mehdi Masud s’en donne à cœur joie mais laisse exprimer une sensibilité exacerbée par moments, comme par exemple lors d’un dialogue entre un troufion et son commandant.
Le premier, sur le point de mourir demande à son chef de lui parler d’amour. Ce moment, un de nos préférés, nous atteint de plein fouet, notamment parce qu’il survient en plein drame burlesque. Ou l’art de nous prendre à revers, de faire surgir l’émotion à un moment où nous ne nous y attendons pas.
Des moments comme ça, il en existe d’autres dans ce (trop) court recueil qui s’avère semblable à une bouffée d’oxygène. Parce qu’il n’y a là aucun formatage, la plume est libre, agréable, pertinente, et que cela s’avère de plus en plus rare de nos jours.


THIERRY GIRANDON Amuse-bec

HF Thiéfaine chantait Les Dingues et les paumés, dans leur globalité. Thierry Girandon, dans Amuse-Bec (Crispation éditions) tire le portrait de certains d’entre-eux, portraits sans concessions d’individus perdus dans l’enfer de la vie qui est la leur.

Dans ce recueil de nouvelles, il n’y a guère de place pour l’optimisme. Le tableau est noir, sans appel, comme un black-out surgit au milieu de la nuit. Éclairés à la lueur d’une bougie vacillante sous un courant d’air, les traits de chaque personnage ressurgissent dans toute la dramaturgie de leur existence. Les zones d’ombre y sont profondes, subies le plus souvent, tandis que les zones de lumière perdent de leur concret à chaque souffle.
L’écriture de Thierry Girandon y est précise, agit avec la finesse d’un scalpel. Il décrit avec acuité, avec perspicacité les psychologies de ses antihéros du quotidien, comme s’ils étaient tous un peu lui, ou qu’il était un peu de chacun d’entre eux.

Paumés, oui, assurément, égarés dans la solitude, sociale ou affective, ses personnages le sont. Ils vivent dans un univers banal directement ancré dans une réalité dont les contours restent somme toute sordides (travail débilitant, solitude extrême, pauvreté, manque de vision d’un futur plus radieux…).
Certains sont dingues, enfin un surtout, qui en vient à décapiter son voisin. Un autre, telle La métamorphose de Franz Kafka, voit disparaître son fils, petit à petit, jusqu’au plus rien. deuil. La folie est omniprésente dans cet écrin de quotidien vécu, revécu jusqu’à la lie, jusqu’à la négation de soi.
Il n’y a guère d’éclats de soleil dans Amuse-Bec. S’il devait s’agir d’un amuse-bouche, il servirait surtout à aller nous faire vomir nos conditions humaines au rabais. Pourtant, le verbe sûr, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vies qui pourraient être les nôtres. Deux êtres qui ne se voient plus, qui ne se respectent plus. Une personne ne sachant plus où étaient ensevelis ses rêves. Oublie, pauvreté sentimentale ou sociale, les clochards n’ont ici rien de célestes.
La langue est belle, joliment tournée, encore plus joliment métaphorée. Elle possède en atours séduisants ce que ne possèdent aucun des protagonistes des ces nouvelles courtes, percutantes, déroutantes. Parce que ce paradoxe entre la chaleur de l’écriture de Thierry Girandon rend encore plus sordide la triste banalité (crédible) des histoires qu’il raconte.
Un malaise nous saisit d’autant plus que nous restons pantois devant la précision de son écriture, dans l’inéluctabilité de son rythme. Les choses se passent ainsi, c’est comme ça, il n’y a rien à faire pour s’extirper de la fange qui nous recouvre.
Thierry Girandon raconte des scènes de vie, des fragments d’existences, avec un amour, nous le sentons, pour ces petites gens que nous ne voyons pas vraiment quand nous les croisons. Sinon, comment écrire avec autant de tact ces nouvelles noires, mais si réalistes ? Un recueil pour ne pas oublier que rien n’est gravé dans le marbre, que la chute peut être rude.


PHILIPPE SARR Les chairs utopiques

Situons les choses dans leur contexte, à savoir quelque part entre 1984, le chef-d’œuvre de Georges Orwell (big brother is watching you !, c’est lui) et Matrix des sœurs Wachowski. Vous secouez le tout, créez une architecture sur des fondations Sartres, Césaire, Camus(et autres Brautigan) et vous obtenez Les chairs utopiques de Philippe Sarr.

Le premier roman de Philippe Sarr est une visite libre de la psyché d’un écrivain dont les personnages principaux ne sont autres que les écrivains renommés cités un peu plus haut, auteurs transférés dans des corps connecté à goog… aux Grand Connecteur. Celui-ci influe sur la réalité, la détourne, chamboule de ce fait la théorie du cogito ergo sum, interroge sur les fondements des souvenirs (réels ? Induits ? ) et sur la réalité/nécessité des relations humaines.

Pêle-mêle d’idées liées entre elles par la fulgurance de la plume de Philippe, mais ne répondant à aucune idée de linéarité narrative autre que celle, très personnelle, de son auteur, le bouquin peut en décontenancer plus d’un. Pourtant, si vous acceptez d’être bousculés dans vos certitudes, vous serez rapidement séduit par l’écriture et le concept des chairs utopiques.
Intuitive, foisonnante, documentée (ou donnant fortement l’impression de l’être), l’écriture deP.Sarr s’avère très addictive tant elle dégage des charmes vénéneux. Pas de redite, fluide, elle contraste avec cette forme plus abrupte de narration, ne cède à aucune facilité, ne caresse personne dans le sens du poil et a le mérite de repousser très loin les spectres d’une écriture policée et calibrée « commerce ».
Pour ce qui est de l’histoire, il convient de se laisser aller, de faire tomber les barrières de la pensée unique pour se laisser embrigader dans cette quête du moi, de la liberté de penser par soi-même et ne pas se laisser charmer par les sirènes de goog… du Grand Connecteur. La folie douce qui règne en ces pages est salvatrice et correspond à cette phrase entendue ou lue quelque part, de nous ne savons plus qui, qui dit en substance : je préfère les fous aux gens normaux car les fous ne cachent rien de qui ils sont.
En ce sens, la sincérité ruisselant le long de ces pages n’a d’égale que l’intelligence d’écriture (notamment par le simple fait que l’auteur ne se perde pas lui-même dans les méandres de cette narration expérimentale) en découlant. Un livre qui devrait être mis dans toutes les mains, surtout dans celles qui croient que la littérature doit correspondre à des canons maints et maints fois réitérés, rabâchés, recrachés, de façon plus ou moins heureuse par des profs de français par toujours inspirés.
Nous terminerons par cette analogie, peut-être un peu douteuse de prime abord, mais qui nous tient à cœur. De nombreux musiciens disent de Bob Dylan qu’il leur a permis de s’affranchir de leur difficulté à chanter d’une façon qui leur est propre. En lisant Les chairs utopiques, nous pouvons presque affirmer que ce livre peut-être un déclencheur pour plus d’un : écrivez comme vous le sentez, et non comme vous croyez devoir le faire. C’est encore la meilleure façon de procéder pour toucher les lecteurs.