Amuse-bec, de Thierry Girandon

ISBN 978-2-9530383-6-1
Broché 12x20cm – Prix public 12 € (frais de port offerts)





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Numilog/Amuse-Bec.ebook


LITZIC, 2/10/2018

HF Thiéfaine chantait Les Dingues et les paumés, dans leur globalité. Thierry Girandon, dans Amuse-Bec, tire le portrait de certains d’entre-eux, portraits sans concessions d’individus perdus dans l’enfer de la vie qui est la leur.
Dans ce recueil de nouvelles, il n’y a guère de place pour l’optimisme. Le tableau est noir, sans appel, comme un black-out surgit au milieu de la nuit. Éclairés à la lueur d’une bougie vacillante sous un courant d’air, les traits de chaque personnage ressurgissent dans toute la dramaturgie de leur existence. Les zones d’ombre y sont profondes, subies le plus souvent, tandis que les zones de lumière perdent de leur concret à chaque souffle.
L’écriture de Thierry Girandon y est précise, agit avec la finesse d’un scalpel. Il décrit avec acuité, avec perspicacité les psychologies de ses antihéros du quotidien, comme s’ils étaient tous un peu lui, ou qu’il était un peu de chacun d’entre eux.
Paumés, oui, assurément, égarés dans la solitude, sociale ou affective, ses personnages le sont. Ils vivent dans un univers banal directement ancré dans une réalité dont les contours restent somme toute sordides (travail débilitant, solitude extrême, pauvreté, manque de vision d’un futur plus radieux…).
Certains sont dingues, enfin un surtout, qui en vient à décapiter son voisin. Un autre, telle La métamorphose de Franz Kafka, voit disparaître son fils, petit à petit, jusqu’au plus rien. deuil. La folie est omniprésente dans cet écrin de quotidien vécu, revécu jusqu’à la lie, jusqu’à la négation de soi.
Il n’y a guère d’éclats de soleil dans Amuse-Bec. S’il devait s’agir d’un amuse-bouche, il servirait surtout à aller nous faire vomir nos conditions humaines au rabais. Pourtant, le verbe sûr, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vies qui pourraient être les nôtres. Deux êtres qui ne se voient plus, qui ne se respectent plus. Une personne ne sachant plus où étaient ensevelis ses rêves. Oublie, pauvreté sentimentale ou sociale, les clochards n’ont ici rien de célestes.
La langue est belle, joliment tournée, encore plus joliment métaphorée. Elle possède en atours séduisants ce que ne possèdent aucun des protagonistes des ces nouvelles courtes, percutantes, déroutantes. Parce que ce paradoxe entre la chaleur de l’écriture de Thierry Girandon rend encore plus sordide la triste banalité (crédible) des histoires qu’il raconte.
Un malaise nous saisit d’autant plus que nous restons pantois devant la précision de son écriture, dans l’inéluctabilité de son rythme. Les choses se passent ainsi, c’est comme ça, il n’y a rien à faire pour s’extirper de la fange qui nous recouvre.
Thierry Girandon raconte des scènes de vie, des fragments d’existences, avec un amour, nous le sentons, pour ces petites gens que nous ne voyons pas vraiment quand nous les croisons. Sinon, comment écrire avec autant de tact ces nouvelles noires, mais si réalistes ? Un recueil pour ne pas oublier que rien n’est gravé dans le marbre, que la chute peut être rude.


« L’OBSESSION DE L’ÉCLAIRAGE ARTIFICIEL » (in « Fattorius ») >>

Fattorius/douze nouvelles signées thierry girandon

Par Daniel Fattore :
« Après un premier roman intitulé « Les Faux cils et le marteau », l’écrivain stéphanois Thierry Girandon régale son lectorat avec un recueil de nouvelles. On retrouve dans « Amuse-Bec » le sens de l’image et de la poésie qui caractérisent « Les Faux cils et le marteau », de même qu’une approche sociale attentive aux petites gens, aux anonymes, aux personnes en difficulté ou en panne dans leur vie. Et si ces personnages sont dessinés de façon rapide, brièveté du genre de la nouvelle oblige, force est de constater que ceux-ci sonnent toujours juste.
Quelques constantes traversent « Amuse-Bec », la plus frappante étant la peinture des vicissitudes du corps. Celui-ci est volontiers malmené, et à ce titre, la nouvelle « Adieu », un brin étrange et kafkaïenne, s’avère exemplaire puisqu’elle met en scène un enfant qui se dématérialise peu à peu sous les yeux de ses parents impuissants. L’auteur va jusqu’à éclater les corps, d’une manière volontiers brute de décoffrage, à l’instar de la peinture d’une décollation impromptue dans « La Marotte », ou à les montrer de près, sans reculer devant la nudité.
Autre constante, stylistique celle-ci: l’auteur a le souci constant de recréer la voix qui convient à la situation et aux personnages, et de construire un rythme pertinent, entre autres à travers des dialogues crédibles. Les phrases de l’auteur sont souvent brutes de décoffrage, crues; elles n’excluent cependant pas une tendresse indéniable, par exemple dans le portrait de la vieille dame du « Dernier sou ». Un brin surréaliste, l’ambiance de « Bleu » a quant à elle quelque chose de la bluette cruelle.
Il parvient aussi à trouver les bonnes images, avec une prédilection pour les écrans, qui peuvent servir de paravents ou de boucliers. Nouvelle onirique s’il en est, « Le Rêve de l’autre » oscille entre le fantasme d’un somptueux moment de sensualité avec Hélène et le quotidien difficile du personnage principal, un clochard. L’onirisme est encore accentué par la localisation erratique: certes, on se trouve au bord d’un fleuve, mais est-ce le Rhône, le Prout, la Seine…? Enfin, l’auteur se livre à un beau moment de poésie autour des déchets, qui deviennent de belles choses avec un peu d’imagination.
L’obsession de l’éclairage artificiel est présente dès la première nouvelle du recueil, « Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent », qui se passe dans un bar – et dans ses environs, ce qui permet à l’auteur d’éclabousser son récit au moyen des lumières crues des vitrines. Cette obsession est aussi le signe le plus voyant d’une attention constante aux décors, toujours soignés dans le recueil, dans l’optique de créer des ambiances.
Attention à des personnages contemporains anonymes, musique des mots: les constantes d' »Amuse-bec » en font un recueil de nouvelles cohérent, parfois sombre, parfois lumineux – que ce soit grâce à l’éclairage au néon ou à la lumière d’une poésie de tous les instants. »


KULTUROPAT

21 avril 2017. Amuse-Bec, Thierry Girandon
Par Justin Hurle.

« Amuse-Bec, l’ouvrage phare des éditions Crispation, regroupe une douzaine de nouvelles, toutes empreintes d’un style sombre, presque morbide, duquel s’échappent d’étonnantes envolées poétiques et réjouissantes dont seul un esprit aiguisé est capable de produire après avoir distingué du réel, ces instants fugaces qui font que nous poursuivons coûte que coûte vers l’absurdité la plus totale tant nous sommes irresponsables, pour ne pas dire assez cons.
Quoi de plus normal donc, que de persister dans l’évidente médiocratie quand se révèlent ici et là les petits plaisirs de chaque jour ? Si des fois nous décidions de stopper la confiscation systématique des richesses par une soit-disant élite, jamais nous ne mettrions le doigt sur des instants de bonheur. Quoi ? Que l’homme soit comblé… impensable. Qu’on le comble de Coca ! Il est fait pour ça.
M’est avis que Thierry Girandon a écrit Amuse-Bec dans cet état d’esprit.
Pour preuve, dans Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent, le premier texte du recueil, des mots comme alcool, sarcophage, fumée, enfumée, excitation, ivresse, sperme, liqueur, liquoreux, laideur, chiottes, sexes, chiens, truffes, chairs, rideau de fer… un champ lexical qui donnerait envie au lecteur de se lancer dans le toilettage canin.
Quant au second, – Marotte – « Il n’avait plus de ventre (…) de fesses », cuisses, couteaux, exciter, branler, fripée, viol, slip, jouet… ils plongent le lecteur dans un questionnement sincère pour, au final, découvrir que « Raoul jutait de travers ». Un sourire se dessine, timide. Puis se multiplie à mesure que la lecture avance. Le rêve de l’autre, soutirera bien plus au lecteur. « Arrache ma culotte avec les dents qui te restent ! » dit-elle à la cloche très proche d’une éjaculation féroce. Aussi insiste-t-elle : « Roger, (…) j’ai toujours rêvé d’un gueux ! » Jubilatoire.
Et les dialogues, d’une justesse invraisemblable ! « Les chiottes sont sur le palier ? Oui, mais je pisse dans le lavabo. Oui mais pour les gros besoins ? Au fond du couloir. Quel soulagement, dit-elle »… Direct, concret, droit au but comme dirait l’autre.
L’autre justement, tantôt absent, telle Nora dont la paupière se lève pour un oui ou pour un si ; tantôt emmerdeur comme l’autre cloche qui tire Roger de son rêve ou, plus loin, ce flic qui l’empêche d’en finir. Mais aussi l’autre, le partenaire d’une danse, toujours dans un bar, parce que c’est plus pratique pour « parler au creux de l’oreille » et, par-là, de conclure vite avant de rentrer chez soi (Cheveu). Ou, à l’inverse, de ne plus rentrer (Salope) parce que Jeanne le croît dans un accident d’auto – enfin libre ! Autant s’autoriser une bonne pipe. Merde, un texto. Il n’est pas mort alors ! Que faire de tout ce foutre au fond de la bouche ?
Outre les comparaisons et les métaphores extravagantes qu’essaime par trop l’auteur – Hélène « apparue penchée sur un chariot à liqueurs qu’elle poussait avec la grâce d’une consommatrice véhiculant son caddie » (Le rêve de l’autre) ; « … ses couilles pendouillaient entre les parenthèses de ses cuisses maigrelettes », (Marotte) – la poésie surgit d’un repli inavouable du réel gravé dans les souvenirs, les bons, celui « des filles désirables qui baillaient sans vergogne et dévoilant (…) des dents blanches et (…) une langue lourde de promesses sensuelles » (Bleu). Un brin de nostalgie aussi, peut-être pour suggérer au lecteur qu’il y a bien autre chose à faire que de réclamer « haut et fort dans des mégaphones des augmentations de salaires pour consommer plus, toujours plus, réduisant le bonheur au pouvoir d’achat, pérennisant la logique du système qui nous opprime ; les poings jadis brandis, ballants ou occupés à s’agripper aux dernières machines encore en activité, c’est qu’il reste tellement d’annuités avant de devenir le propriétaire de quelques mètres carrés, de quelques mètres cubes, au moins avant la retraite ou le cancer » (Le train traverse).
Nul doute qu’il soit là le projet littéraire de Thierry Girandon, dans ces replis d’un quotidien dépourvu de fantaisie, il impulse un questionnement nécessaire : celui d’un sens de la vie un peu trop bordé par l’omniprésence des canaux cathodiques et numériques. Omniprésents dans chacune des nouvelles – au point d’en faire un mur avec, comme mortier, les courants d’air et la misère de Roger et Jean-Luc (Le rêve de l’autre) – l’auteur en fait un parfait outil de contention. D’ailleurs, dès qu’il le supprime, on baisse le rideau de fer (Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent) et les pulsions, enfin libérées, s’expriment : on frappe, on baisse sans faire l’amour, on tranche de la tête, et faut voir comment ! Comme si nous ne savions plus les maîtriser sans une aide cathodique ou un shoot numérique. Serions-nous dépourvus de phares pour traverser les nuits de nos vies ?
Vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants dans Amuse-Bec. À le dire franchement, il n’y a que Pierrot (Adieu). Mais il disparaît un peu plus à chaque minute. Adieu, une allégorie à l’Insupportable, l’Impuissance dans le réel, la Maladie qui s’éternise sans espoir de guérison, la Rupture annoncée. Qu’y a t’il après bordel ?! »

À lire in situ >>
http://kulturopat.org/ctrl/articles/2017.04.21_amuse-bec.php


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